Comme chacun de nous, je voudrais voir ce monde changer. Je voudrais que nos enfants puissent dire: "au moins, ils auront essayé".
Alexey, qui est un sage, tout autant qu'il est un remarquable scientifique, ne dit pas « ton modèle, ça ne marchera jamais », mais plutôt « imaginons qu'il soit en place et voyons si ça tient la route »…
Alexey pense qu'il n'existe que 2 pôles sociaux, et qu'un modèle, quel qu'il soit, est forcément attiré, comme un aimant, par l'un des 2. Ces 2 pôles, on pourrait les appeler, pour se fixer les idées, "communisme" et "capitalisme". Le communisme, dans sa finalité extrême, veut abolir l'argent (la base de tous les maux), ce qui nous conduit inévitablement à échanger par le troc, et à mettre en place toute une bureaucratie visant à surveiller le bon fonctionnement de la machine, alors que le capitalisme, dans son application la plus extrême, nous conduit jusqu'à chercher à gagner de l'argent en vendant de l'argent (et les informaticiens savent à quel point une telle récursivité peut être dangereuse ; d'ailleurs, si cela n'avait pas été clair jusqu'à présent, on en a la preuve de nos jours).
Ma thèse est qu'il est possible de résister à l'attraction de ces 2 puissants
aimants.
Alors voici (synthétisées) les argumentations qui se sont échangées entre Alexey et moi.
Alexey: Si j'ai bien compris, dans ton système, une boîte noire
crée de l'argent, l'injecte dans les entreprises qui le distribueront aux employés, alors que les magasins les récolteront pour les rendre à la boîte noire…
Dragan: Non, pas complètement. Chez moi, il n'y a pas de transfert d'argent d'un organisme à un autre. Pour parler clairement, disons qu'il existe 3 entités:
le produit, qui est le résultat d'une activité
l'organisme (en général, une entreprise) qui est en mesure d'effectuer une activité pour produire quelque chose (un bien matériel ou un service)
L'individu qui fait partie d'un ou plusieurs de ces organismes à un moment donné*
Partant de là, je définis les règles suivantes:
règle n°1: il ne peut y avoir d'échange (commerce) direct entre 2 organismes, entre 2 individus ou entre 2 produits
règle n°2: une fois le produit créé par un organisme, ce-dernier reçoit une rétribution d'un montant préalablement fixé, et, à partir de là, le produit ne lui appartient plus
règle n°3: un produit peut être destiné à un organisme ou à un individu, mais une fois qu'il a été destiné à l'un des 2, il ne pourra plus être acheté par l'autre
règle n°4: ni un organisme ni un individu n'est habilité à vendre un produit ; celui-ci est mis en vente par la collectivité
règle n°5: un organisme ou un individu ne peut acheter qu'un produit qui lui est dédié.
Ainsi, il n'est possible pour un individu d'être rémunéré que par l'intermédiaire
d'un organisme destiné à fournir un service ou un bien (les 2 étant des produits). Par ailleurs, un produit ne peut être vendu par personne, si ce n'est la collectivité, c'est-à-dire, nous
tous.
Alexey: Ça veut dire que je ne peux pas m'enrichir en revendant
le produit que j'ai acheté. Mais, si je viens d'acheter une voiture rouge et que ma femme me dit qu'elle la voulait en vert, je dois la jeter et en acheter une autre.
Dragan: Non. Chaque produit a une durée de vie ; si tu le
restitues à un moment donné, tu es crédité de la somme qu'il vaut encore à ce moment-là. Donc, tu pourras aisément échanger ta voiture rouge contre une verte sans avoir rien
perdu.
Alexey: Et si je l'ai acheté à crédit ? Ça existe, le crédit
?
Dragan: Oui. Acheter un produit au comptant signifie de payer la
valeur de son utilisation pour toute sa durée de vie estimée. Payer à crédit, signifie ne payer que son utilisation pour le mois écoulé. Si tu restitues le produit au bout d'un moment, tu n'as
simplement plus rien à payer, et le prochain acheteur ne devra payer que le restant de sa valeur estimée (qui pourrait, par ailleurs, être réévaluée à l'occasion).
Alexey: Mais, si j'ai découvert une mine d'or, je ne vais tout de
même pas la donner à la communauté. Je voudrais en tirer quelque bénéfice.
Dragan: Bon, là c'est la société qui décide. On pourrait appeler
ça "orientations politiques". Et la population serait libre de choisir les siennes. Cependant, ce n'est pas parce que l'or t'appartient, que tu seras riche. Il faut en faire quelque chose. Tu
dois déclarer une activité en relation avec cet or, qui sera rémunérée selon les lois du marché...
Alexey: Cela pourrait consister à livrer l'or au joailler, par
exemple. Mais, dans ce cas, je crains que mon salaire ne serait pas énorme.
Dragan: Si tu arrives à faire valoir que tu coures un certain
danger à transporter ton or… tu peux faire monter les prix. Mais, à ta place, je commencerais par créer une entreprise d'extraction des pépites...
Alexey: A propos, comment ça marche les prix ? Qui fixe mon
salaire et qui fixe le prix des marchandises ?
Dragan: En gros, il y a 2 types de Bourses : la Bourse de
Activités et la Bourse des Produits. Elles sont indépendantes. Alors, imaginons que tu cherches un emploi...
Alexey: Oui. Je veux être le patron d'une grande boîte. Et je
veux être bien payé, pour vivre confortablement.
Dragan: Là, si la boîte existe déjà, il y a 3 acteurs.
en premier lieu, il y a les employés
ensuite, il y a ceux qui travaillent en tant que fournisseurs pour cette boîte
et enfin, les autres, qui sont consommateurs potentiels (tous ceux qui se sentent concernés par ta candidature)
Les premiers ont le plus de poids dans les décisions (ce sont les principaux
intéressés), ensuite ce sont les fournisseurs et enfin ce sont les autres. Chacun vote donc (s'il en a envie) et selon la catégorie à laquelle le votant appartient, sa voix compte simple, double
ou triple. On fait la moyenne, et ton salaire sera fixé.
Alexey: Et si la boîte n'existe pas, il n'y a que 2 catégories
?
Dragan: Oui, et pour le produit, devant la Bourse des Produits, il n'y a qu'une catégorie, ce sont les consommateurs (individus, car les entreprises ne votent pas)...
Mais, je précise ici que tout ça, ce n'est qu'une proposition qui me semble
logique et équitable, mais il faudrait en discuter avec tous ceux qui auraient envie de prendre part à l'élaboration d'un tel système.
Alexey: Soit. Moi, ce que je veux, c'est de savoir s'il existe
vraiment quelque chose qui soit entre le capitalisme et le communisme. Et, pour le moment, j'ai entendu le mot "communauté", mais tu t'en es bien sorti...
Dragan: La communauté, chez moi, est une entité abstraite. Il n'y
a pas un gars élu ou désigné, pour être le garant du bon fonctionnement de la communauté.
Alexey: Comment être sûr qu'elle fonctionne bien alors
?
Dragan: On n'est pas obligé d'être sûr. On vit. On décide ce qui
nous semble être bon, au jour le jour. On est humain. On n'est pas une machine qui doit planifier quoi que ce soit.
Alexey: Et comment être sûr que quelqu'un ne viendra pas un jour
dire : « bon assez joué ; maintenant, c'est moi qui prends les choses en main » ?
Dragan: En principe, les gardes-fous dont j'ai déjà parlé dans la
présentation de l'holocratie, sont justement là pour que ce genre de scénario ne
se produise pas. Mais, tu sais bien qu'on ne peut être sûr de rien.
Alexey: Ok. Je voudrais revenir un instant sur un point sur
lequel tu es passé en vitesse : dans ta règle 5, tu as dit que l'organisme ou l'individu peut acheter un produit. L'organisme ? Il a de l'argent ?
Dragan: Oui. Une entreprise qui a obtenu du peuple l'autorisation
d'exister, a également obtenu, par là-même, un certain capital lui permettant d'exister. Elle pourra acheter les locaux, le mobilier, les outils... qui sont nécessaires à son bon fonctionnement.
Et son activité aura pour conséquence de lui faire gagner de l'argent qu'elle investira comme ses responsables en décideront.
Alexey: Est-ce que les responsables peuvent décider d'empocher
les bénéfices ?
Dragan: L'argent d'une entreprise n'est pas équivalent à l'agent
d'un particulier. C'est pourquoi, dans la règle 3, si un produit est destiné à l'un, il ne peut plus être acheté par l'autre. Il n'y a donc pas de possibilité de
transfert.
Alexey: Et dans cette partie de tes explications, j'ai entendu le mot "capital", donc, tu puises dans les 2 râteliers, tout en prenant garde de ne pas te précipiter vers l'un ou l'autre.
Bien. Je dirais que tu es encore en sursis. Je n'ai pas encore trouvé la faille à ton système. Alors, à la prochaine.
*L'individu n'est pas lié à une entreprise. De nos jours, on a tendance à s'y attacher par peur du chômage. Mais, dans une société équitable, comme j'espère en voir un jour, cette notion de chômage ne devrait tout bonnement pas exister.