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9 juillet 2009 4 09 /07 /juillet /2009 19:14
 

Dans les canons des vices et vertus d'antan (du temps de La Fontaine), la fourmi avait toutes les qualités. Elle était économe, travailleuse, obéissante, raisonnable, etc., alors que la cigale n'avait que les pires défauts ; elle ne pensait qu'à faire la fête, dépensait sans compter et sans se soucier du lendemain. Bon, si elle avait été d'un plus haut rang, on eût dit d'elle qu'elle était une épicurienne. Mais, comme il ne s'agissait que d'un minable petit insecte comme vous et moi, elle n'était qualifiée que de "fainéante".

Cependant, depuis La Fontaine, les canons ont changé leur angle de tir, et désormais, ni l'une ni l'autre n'est assez bonne pour notre société. La fourmi, travailleuse certes, n'est pas assez dépensière, tandis que la cigale, dépensière certes, est  assurément trop fainéante. Ce qu'il faudrait, idéalement, pour satisfaire les besoins de notre classe dirigeante, ce serait une sorte de "fourgale", à la fois travailleuse et prodigue, n'hésitant pas à faire couler à flots ce liquide qu'on appelle "argent", afin d'irriguer tous les vaisseaux sociaux et finir sa course dans les océans bien compartimentés des requins et des orques. Seulement, à l'opposé de cet être idyllique se profile à l'horizon une créature beaucoup plus cauchemardesque. C'est que la manipulation médiatique n'a pas donné, comme escompté, la fourgale, mais plutôt la "cimi", cette horreur à la fois râleuse, toujours prête à débrayer, jamais contente et qui garde jalousement ses sous dans ses bas de laine...



Dans mon idéal de monde (l'holocratie, telle que je l'imagine), les choses seraient nettement différentes. L'homme serait libre d'être cigale, fourmi, mygale, souris, ou tout ce qu'on voudra. Et s'il est perçu comme un parasite par son entourage, c'est sans doute parce qu'il a des problèmes qu'il faudrait chercher à résoudre. De nos jours, le "parasitisme" est l'expression d'un refus de marcher dans les rangs, un refus de participer à cette course à la productivité. Je dirais même que le parasite qu'on montre du doigt est un grand sage qui a pris conscience que cette course folle n'a pas de sens. Car, où court-on ? Produire plus ? Pour gagner plus ? Plus de quoi ? C'est surtout pour polluer plus et pour plus empiffrer nos gros requins dodus. Nos activités sont insensées car elles ne se justifient que par la perspective de profit et non celle de l'utilité. Ce qui est utile coûte, et on rechigne à le faire. C'est ainsi que l'on ferme les hôpitaux et les services publics, qu'on privatise pour "assainir", c'est-à-dire pour laisser les requins sans scrupule mettre les gens à la rue et fermer les postes onéreux et qui ne rapportent rien.

Nous sommes en plein dans la logique du profit. Je n'apprends rien à personne en disant ça, mais, bien qu'on le sache tous, nous continuons, même les plus avertis d'entre nous, à jouer ce jeu insensé. Le monde tourne complètement de travers, et on juge les idées logiques et raisonnables comme "irréalisables", "inefficaces", "loufoques" etc. La moindre proposition allant à l'encontre de ce que ce monde chaotique peut tolérer est méprisée et rejetée dédaigneusement d'un revers de la main. Et ce, de la main-même des principales victimes de ce système. La classe dirigeante n'a même pas besoin de s'en mêler. Nous sommes tellement conditionnés que nous nous sabordons nous-mêmes.



Laissez-moi terminer par cette anecdote: il y a environ 25 ans de cela, je m'étais rendu en Bulgarie, un pays bien tenu en main par le régime communiste d'alors. Et, aussitôt, un jeune apparatchik russe, s'était mis à rôder autour de moi. Pendant tout mon séjour, tous les jours, il m'accompagnait. Il voulait me montrer la ville et était prêt à répondre à toutes mes questions. Il avait 17 ans et parlait un français que nos jeunes pourraient lui envier…

Un jour, provocateur, je lui ai demandé ce qui se passerait si on exprimait des opinions allant à l'encontre du parti. Sa réponse m'a fait sourire : "si tu as des pensées qui vont à l'encontre de ce que le parti juge être bon pour nous, c'est que tu n'es pas sain d'esprit, et tu dois être soigné." C'est comme ça qu'on justifie l'envoi au goulag de milliers de gens "non sains d'esprit".

Ici, on rit, mais on ne fait pas beaucoup mieux. Juste un peu plus subtilement.


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Published by Dragan Matic - dans Impertinences du jour
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