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27 novembre 2014 4 27 /11 /novembre /2014 17:32

Fin des années 50, mon père avait fini sa formation et a commencé à travailler. C’était un boulot prisé et respecté. Les clients lui étaient reconnaissants et admiraient le travail bien fait qu’il leur rendait. En général, quand ils venaient le voir, c’était qu’ils avaient eu un petit accrochage ou carrément un gros accident, dans tous les cas, c’était une histoire de tôle froissée qu’ils n’imaginaient pas pouvoir retrouver dans sa forme d’origine. Alors, quand ils voyaient le résultat, ils s’extasiaient comme devant une œuvre d’art. Et, en un sens, c’en était une. C’était une sculpture. La voiture qui reprenait ses formes originelles, c’était l’œuvre de l’artiste qu’était mon père. Et le client l’appelait : « maître ».
Cela se passait en Yougoslavie. Et il faut dire que, malgré ces conditions de travail presque idylliques, l’aspect matériel dans ce pays laissait tant à désirer, qu’il se décida de tenter l’aventure parisienne. Il y vint donc dans les années 60 et dût faire face à de nombreuses difficultés, l’une d’entre elles étant de trouver du travail. Ici, son métier se disait « tôlier ». Il était donc devenu tôlier et bossait au fond d’un garage avec d’autres tôliers. Il ne voyait plus le client, juste sa tôle déformée qu’il fallait retaper. Son travail s’était « anonymisé », et était payé en conséquence : à coup de lance-pierre. Le respect du client a fait face au dédain. On ne sert pas la main d’un ouvrier plein de cambouis et qui, de plus, ne sait pas parler.
Les spécialistes mesurent la pénibilité d’un travail à travers le nombre d’heures passées dans la station debout ou couchée de façon inconfortable, dans les courants d’air ou à respirer des vapeurs toxiques ou à stresser ses tympans sous des décibels au-dessus du seuil de tolérance... Mais ils ne mesurent pas la frustration due au dédain, au manque de respect, au manque de reconnaissance. Se lever tous les matins pour aller sur un lieu anonyme où l’on est traité par le mépris ou l’indifférence, voilà, selon moi, le point culminant de la pénibilité.
Alors, on y va en pensant qu’après le boulot, on retrouvera les potes au bistrot. Et c’est comme ça qu’on devient alcolo. Et c’est comme ça qu’on devient aigri. Et c’est comme ça qu’on devient violent. Et c’est comme ça que certains rejetons, eux-mêmes dénigrent leur père et préfèrent suivre une voie qui leur semble plus facile, où l’on gagne beaucoup plus en en faisant beaucoup moins. Et les mains propres. A condition de ne pas se faire prendre.
Croyez-en ma longue expérience : le plus beau cadeau que l’on puisse offrir à quelqu’un c’est la chaleur humaine. Elle traduit le respect et la reconnaissance. Elle rend l’autre humain. Elle le rend à l’Humanité. Car l’humain nous échappe dans cette société mécanisée.

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Published by Dragan Matic
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